« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 17


- La mâchoire pendue, tu n’as pas l’air très approprié pour le rôle qui t’est attribué dans l’expérience, - sans aucune ombre de sourire, Fossa a donné son commentaire sur l’apparence avec laquelle Tora a comparu devant elle. – Si tu es choisie pour le rôle de témoin, c’est donc ainsi, j’imagine à peu près avec quoi ton ensemble de perceptions les a attiré. J’espère pourtant que la stupeur n’est pas ta seule réaction possible à l’inattendu. Et j’espère aussi que le deuxième témoin…

- Deuxième ? – Tora l’a interrompue. – On ne m’a rien dit. Qui est-ce ?

- Tu ne sauras pas avant l’achèvement du déchiffrage. Moins les témoins se connaissent, moindre est la probabilité de l’altération des témoignages par leurs relations personnelles.

- C’est-à-dire qu’il peut y avoir trois ?

- Tout est possible.

Fossa a entrainé Tora par la main, et cinq minutes plus tard elles sont sorties de l’autre côté de l’ile, qui rejoignait doucement les rangs de corail, s’élevant au-dessus de l’eau. Lors de la marée haute, les coraux disparaissaient complètement sous l’eau, en créant ainsi un paradis pour la plongée avec un tuba et un masque, et lors de la marée basse ils formaient des labyrinthes entremêlés – le prolongement de l’ile. Des dizaines, des centaines de sortes de coraux : marrons foncés, ressemblant étrangement à du cerveau, le même «cerveau » de couleur du topaze vert, des bols jusqu’à un mètre de diamètre, « des oreilles d’éléphants », « des pattes de sapin » grises – brûlantes, dont les brûlures tiennent pendant deux semaines, « des genièvres » rouges, « des arbres » blancs aux grosses pattes – telles des pommiers en fleur, des coraux an guise de brindilles fines – « du bambous » sous-marins, tressé en broussaille inimaginable, dans laquelle les serpents de mer aiment tant glisser, - leur morsure est mortelle. Sous l’eau il faut toujours savoir exactement - ce qu’on peut toucher et de quoi il faut se tenir à l’écart. La morsure de cobra est mortelle, mais tout de même le poison des serpents sous-marins est dix fois plus funeste – c’est des dizaines de millions d’années de l’évolution de la vie sous-marine qui se ressentent. Même un contact avec une créature aussi inoffensive comme une petite coquille conique peut s’avérer fatal – un aiguillon venimeux, planté dans le bras ne laisse aucune chance de survie. Les pieuvres sont des créatures incroyables, amicales, mais si on voit sur leur peau des cercles de couleur bleue vive – il faut se tenir à l’écart – c’est la mort imminente. La vie sous-marine est trompeuse. Un être doux, comme tissé d’une toile d’araignée, peut tuer avec son poison en quelques minutes seulement, tandis que des murènes aux grosses dents, semblant dangereuses et agressives, rampant d’en dessous des cailloux, la gueule ouverte, se laissent caresser et embrasser. Les requins – ces êtres super puissants et prompts, capable d’arriver et déchirer l’homme en quelque secondes, n’attaquent jamais (à l’exception, bien sûr, de ces quelques espèces, qu’on avait décidé de détruire complètement à cause de leur dangerosité pour l’homme).

A la profondeur de soixante-dix mètres et plus, la diversité des coraux, ainsi que d’autres représentants de la vie sous-marine, diminuait brusquement, et de toutes les couleurs il ne restait que la nuance du bleu-gris-vert – les autres étant absorbées par l’épaisseur de l’eau.

Quelques plongeurs pataugeaient au loin sur la surface de l’eau, soit ayant terminé, soit en entamant la plongée, et Tora a vivement imaginé, presque ressenti, l’eau chaude couler sous la combinaison pour envelopper le corps, en scintillant sous le soleil brillant.

En indiquant un lopin de sable ombragé, Fossa a laissé comprendre qu’elle souhaitait continuer leur discussion par là.

- Ta naïveté est étonnante. - elle a commencé. – Tu me fais penser aux gens qui habitaient au tout début de l’expansion de la pratique. Un des pratiquants naïfs de l’époque a noté dans son calepin que, selon sa vision, dans le monde, composé des gens qui éprouvent des perceptions illuminées, il n’y aura pas de place pour le conflit des désirs. Il n’est pas loin de telles fantaisies jusqu’au point de vue, selon lequel, la vie sans émotions négatives est ennuyeuse et monotone – à cette époque presque tout le monde le pensait. Les esclaves tenaient à leur esclavage de toutes leurs forces, et la liberté se présentait à eux sous une apparence légèrement effrayante – l’histoire ordinaire pour toutes les sociétés esclavagistes, y compris la société, dans laquelle les gens étaient esclaves des émotions négatives et des dogmes. L’auteur du calepin a dû appliquer certains efforts pour se rendre compte du fait que les perceptions illuminées ne suppriment pas, mais animent les désirs joyeux, en les renforçant, la quantité des conflits des désirs entre les personnes différentes non seulement ne diminue pas alors, mais, au contraire, augmente de dizaines de fois. Dans une société des gens, meurtries par les émotions négatives, la pensée dogmatique, l’habitude de supprimer leurs désirs, les décisions sont prises soit de façon bêtement autoritaire, soit en concordance avec les stéréotypes établis. En apparence – presque pas de conflits, même si les gens se disputent entre eux, se querellent, le différend se termine rapidement –l’un ayant réprimé l’autre, et la question est résolue. L’argumentation leur était presqu’inconnue – les problèmes se résolvaient avec de la pression psychique rude ou fine. Même pire que ça, les tentatives de discuter en argumentant se heurtaient toujours contre une agressivité intense. Et maintenant voyons – comment les décisions sont prises à présent, dans notre société actuelle. Admettons que nous construisons une nouvelle colonie. Et là, CHACUN a ses opinions, ses désirs. Je veux planter un arbre par-là – comme ça cela me semble plus beau, ça résonne avec ceci et cela. Et moi, je ne veux pas le planter là, je le veux ailleurs, et pas un arbre comme ci, mais comme ça, et moi, je ne veux pas du tout planter ici, quoique ce soit, moi j’ai de l’anticipation, si j’imagine ici une clairière pure, couverte d’herbe… A regarder de l’extérieur avec un regard naïf – des contradictions innombrables. Les gens, qui vivent dans des émotions négatives, auraient pensé que nous ne pourrions pas avancer d’un iota dans une situation pareille. Pourtant, tout est exactement le contraire, puisque le désir de planter ici cet arbre-là n’est pas une idée fixe, mais justement un désir. Une perception illuminée parmi une multitude d’autres, se manifestant dans chaque participant de la discussion. Bien que nos désirs soient contradictoires, mais il y aussi la sympathie mutuelle, et l’envie de résoudre le problème de façon opérationnelle pour aller plus loin, et la joie, et l’attirance érotique, et dieu sait quoi d’autre. Et, dans de telles conditions, les désirs joyeux multidirectionnels des personnes différentes arrivent rapidement à un compromis, d’ailleurs pas celui où un est content et les autres sont déçus. Chacun éprouve du plaisir, quoique à des degrés différents. Ben, je pense qu’il n’y a pas de nécessité de te le décrire, tout est clair.

- Il ne me passerait pas par la tête de croire que la société des gens, aspirant à des perceptions illuminées, se présente en une colonne en marche, composée des gens qui pensent et veulent la même chose, - Tora s’est étonnée que Fossa avait pensé ça d’elle.

- Ah bon ? – Fossa l’a regardée attentivement et, comme d’habitude, directement dans les yeux.

Le regard de Fossa était en même temps agréable, et il n’apparaissait pas de réaction défensive à son égard, pourtant, rien à faire – Tora ne pouvait pas le supporter. Une sensation bizarre. Ou plutôt – elle n’y arrivait pas à tous les coups. A cet instant, par exemple, elle n’a pas pu. Peut-être, parce qu’elle doutait d’elle-même, car la discussion était trop étrange.

- Tu ne comprends pas, c’est ça ? – selon son sens, cette question aurait pu être question-étonnement, cependant, il n’y avait pas encore une fois d’intonation d’étonnement dans la voix à Fossa. Cette disparité constante des sens et des intonations laissait Tora bouche bée.

- Je commence à deviner. Apparemment, tu veux dire que les participants de l’expérience peuvent avoir…

- « Peuvent avoir » ? – Fossa l’a interrompue. – Bah quoi, ou ne peuvent pas ?

- des désirs différents ? - après la pause, Tora a terminé la phrase. – Ben… quoi ? Tu as dit toi-même que…

Et là, Fossa a étonné Tora pour la deuxième fois, car elle s’est inclinée rapidement en avant pour la frapper fort dans le plexus solaire – si fort que même le souffle s’est interrompu un peu.

- Le ressentiment a apparu ? – elle s’est intéressé, en scrutant Tora.

- Non… non, je suis sûre que non. Je ressens parfois un sentiment bizarre à ton égard, - Tora a admis de façon inattendue pour elle-même. – Soit c’est la peur de je ne sais pas quoi… mais le ressentiment et l’aliénation ne se produisent pas.

- « Tu as dit toi-même » est une phrase impuissante. Ce n’est pas un argument. Aie assez de force pour parler de toi-même. Si tu crois vrai ce que j’ai dit, ou ce que, comme tu crois, j’ai dit, aie la force de le dire de ta part, en étant prête à défendre cette pensée de façon argumentée, sans te cacher derrière une carcasse quelconque.

La différence dans la manière de dire : « tu as dit toi-même que les gens ont des désirs différents » et « les gens ont des désirs différents » a paru imperceptible à Tora, mais seulement jusqu’au moment où elle s’est mise à parler comme Fossa exigeait.

Les gens ont des désirs différents. Il n’y rien d’extraordinaire dans le fait qu’il sera ainsi dans cette expérience aussi, pourquoi appeler ça « les parties » ? Pourquoi mettre les participants des différents côtés de la barricade imaginaire de façon artificielle ? Car il n’y a pas de vraie confrontation ici, enfin, le terme « le confit des désirs » ne désigne pas depuis longtemps la présence du conflit en tant qu’ensemble d’émotions négatives – ce n’est qu’une concurrence joyeuse de désirs joyeux.

Pas de confrontation ? Comment tu le sais ?

La question a de nouveau stupéfié Tora.

Mais de quelle confrontation peut-il s’agir si dans l’expérience participent …- Tora a trébuché en cherchant le mot.

« Des gens éclairés ? » - Fossa a « suggéré ». – Toi, par exemple, tu éprouves déjà des perceptions extatiques de façon ininterrompue ? Ou bien, disons, pas extatiques, mais au moins des perceptions illuminées simples, tu les éprouves sans interruption ?

Et là, de nouveau Tora aurait pu jurer qu’il n’était pas possible de prononcer une telle phrase sans ironie, au moins, pourtant elle ne pouvait pas l’entrevoir ni dans l’intonation, ni dans l’expression du visage à Fossa.

Non.

- Non. –Fossa a confirmé. – Maintenant, réfléchis. Nous sommes tous censés être les personnes qui n’éprouvent pas de PI constamment. Nous nous retrouvons tous dans une situation où, lorsque suite à une expérience, une question palpitante peut se montrer sous une nouvelle lumière, qui te saisit entièrement, et pas seulement toi, mais en plus un tas d’autres chercheurs, qui ne participant pas dans l’expérience, mais attendent pourtant le résultat avec une impatience exclusive et l’anticipation. N’apparaitrait-il pas chez quelqu’un – au moment le plus crucial – le désir d’une force insurmontable de bah… pousser légèrement l’expérience de son côté ? Ah ?

Tout à coup Tora s’est rappelé les paroles de Mingues : « tu t’y seras confrontée au moment le plus inapproprié et inattendu ». C’est de ça alors qu’il parlait… sans le dire directement…

Et tu m’as frappée pour vérifier ma loyauté à ton égard ou l’agressivité en général, ou pour que je mémorise mieux ton conseil ?

Et ça et autre chose – le tout. – La réponse était momentanée, et même plus que ça – Fossa avait commencé à répondre lorsque Tora était encore en train de terminer la phrase. – Nous utilisons le corps pour mémoriser les situations, c’est tellement naturel et efficace. Et, bien sûr, je voulais voir ta réaction. 

Tora s’est allongée sur le ventre et, en gigotant les jambes, réfléchissait.

- Evidemment, ce que tu dis est compréhensible pour moi et je peux très bien l’imaginer, - Tora scrutait les paumes de ses mains, comme en réfléchissant à haute voix. – Si, à une certaine étape de l’expérience…

- Tu es plus naïve que je pensais, - Fossa l’a interrompue. – « A une certaine étape » ? A laquelle ? Apparemment, à l’étape cinq ou dix ? Et si on parlait de la toute première ? Et s’il s’agissait de CHAQUE étape ?

- C’est-à-dire ? – Tora n’a pas compris.

- Où est le lieu de rencontre ? –Fossa a demandé brièvement.

- Kvace et Magnus, ayant opté pour ne pas émerger de la plongée, le créeront quelque part sur le territoire neutre dans la région des mondes fessoniens.

- Ah bon ? – le regard à Fossa est devenu plus dur. – Et quant aux mondes verticalement orientés ?

Tora a cessé de faire semblant de réfléchir à haute voix, et la pensée polissonne, se profilant à l’horizon – « je me demande comment elle trouve mes jambes et mon cul » a fondu sans laisser de traces.

- Ce n’est pas possible ! – Elle s’est même relevée sur ses coudes. – C’est pourtant… interdit, la décision catégorique a été prise… c’est dangereux ! Par exemple, moi je n’ai presque pas du tout d’expérience …

- Hein, dangereux. Pourtant c’est EXTREMEMENT promettant, puisque pour les êtres dépourvus, volontairement ou pas - nous ne le savons pas d’ailleurs - de la distinction de leur individualité, les mondes verticalement orientés doivent être presque comme la maison, tandis que le monde du type fessonien…

- C’est-à-dire que… les gars peuvent comme ça, décider de risquer ma vie pour leur…

- Et tu crois qu’ils ne risquent pas leur vie justement maintenant ? Tu as oublié que, étant restés dans la plongée, ils risquent leur vie ? Tu te rends compte déjà que tu entames une affaire sérieuse avec ceux qui sont prêts à risquer leur vie ?

Silence.

Bien sûr leur risque n’est pas déraisonnable. Il est réfléchi, bien pesé. – Fossa a continué. – Et ils vont risquer ta vie…

C’est-à-dire que c’est sûr ?!! C’est-à-dire que tu en es certaine ? – Tora a failli crier.

Je peux tout de suite informer le Conseil que tu refuses. – Entre les mains à Fossa un communicateur a apparu, comme si de nulle part.

Arrête là ! – Tora a grogné avec une autorité qu’elle n’attendait pas d’elle-même, et elle a posé sa main sur la main à Fossa.

Tu vois, - Fossa a souri, - en sachant que ta vie sera en danger, tu ne refuses pas ?

Non !

Et les autres quoi – ils ne sont pas aussi déterminés que toi ? Pas aussi motivés ? Les autres sont aussi prêts à prendre le risque. Et le problème n’est pas dans le fait qu’ils mettraient leur vie en danger – c’est la spécificité du travail en cordée – si tu risques ta vie, tu risques celle du partenaire. Donc, le souci n’est pas dans le fait que les gars vont risquer ta vie en ouvrant la rencontre, de façon inattendue pour tout le monde, dans les mondes verticalement orientés.

Ce se trouve que ce n’est inattendu pour tout le monde ? – Tora a souri, et là, il lui est venu à l’esprit - Fossa avait souri il n’y avait pas longtemps ! Incroyable !...

A vrai dire, personne ne met en doute le fait que ce sera justement ainsi.

Hein… c’est curieux. Il y a alors autre chose dont personne ne doute entretemps ?

En effet.

C’est très bien ! Donc, nous avons un projet et nous en discutons, l’air sérieux, quoique ce soit clair pour tout le monde, que ce sera autrement ?

Quelque chose comme ça, bien que nous discutions sérieusement du projet, parce que c’est vraiment une question sérieuse. Tu peux supposer qu’on dérogerait à la voie magistrale, mais ces « dérogations » dépendront du degré de la réalité du projet principal. Ce n’est pas la frime. C’est la base, le point de départ. Ayant le projet principal dans l’esprit, il est beaucoup plus facile de trouver une voie de contournement sécuritaire et efficace, voire tout à fait une autre voie. Car notre projet – c’est NOTRE projet. Et ce n’est pas seulement nous que l’expérience implique, même plus que ça – nous ne pouvons même pas déterminer précisément l’éventail des participants, c’est pourquoi la situation, où les participants se tiendraient, malgré tout, à un schéma prémédité, est insatisfaisante, dangereuse et sans issue. Je suis convaincue que le Conseil n’aurait pas choisi non plus les chercheurs pour cette expérience, qui ne seraient pas prêts à prendre le risque de jouer le jeu de façon autonome.

- Et pourquoi alors ne pas admettre tout ça ouvertement ?

- Pour se faire virer de l’expérience. Le Conseil tuerait immédiatement ta candidature.

Remarque, tu aurais fait la même chose à leur place. Si nous reconnaissons officiellement que notre projet ne peut pas être admis comme tel que de façon purement conventionnelle, ce sera le chaos. Beaucoup de personnes, qui s’y connaissent mal dans notre travail, peuvent créer des obstacles à l’expérience – pour des raisons purement humanistes bien sûr…

- Et bah ! – Tora s’est assise sur son derrière, en pliant les genoux, elle les a entourés avec ses bras, et s’est mise à se balancer en piquant le menton dans les mains jointes. – Alors, le Conseil comprend tout ça…

- Comme j’ai dit le problème n’est pas là. Si les gars te lancent toi, un témoin novice, dans les mondes verticalement orientés, ne doute pas qu’ils seront responsables et se battront pour ta vie comme si c’était la leur. Il n’y a pas de doutes là-dessus. C’est comme amener un petit jeune au sommet de K2, qui comptait sur Cho Oyu du côté du nord. On lui pendrait des cordes, la main courante, on le sécuriserait, lui ferait le chemin, etc.

- C’est quoi donc ?

- Le souci c’est que chacun de nous, - Fossa a accentué le mot « nous », - les participants de l’expérience, est convaincu qu’il sait à quel point loin il peut aller dans son risque. Mais cette certitude ne veut pas dire que ce sera ainsi. Toi, par exemple, tu ne sais pas du tout que tu peux t’emporter et quitter le sentier. Tu es témoin. Et tu crois vraiment que tu ne seras que témoin, et pas plus que ça. Mais tu peux en être sûre que tout le monde sait et l’incorpore dans le projet le fait que tu seras témoin seulement jusqu’au moment où tu ne voudras, irrésistiblement, devenir un participant actif et à part entière. Et personne ne sait jamais qui jouera le rôle clé dans toute l’expérience. Ça peut être moi. Aussi bien que ça peut être toi.

De nouveau la mâchoire à Tora a pendu.

- C’est-à-dire que toi, et Mingues, et le Conseil, et … l’autre témoin et tout le monde en général, le sait et l’intègre dans leurs plans en quelque sorte…

- C’est justement ça. Je vois que tu deviens moins naïve. Tu sais bien jouer aux échecs – tu auras quelque chose de sorte d’un match simultané sur une multitude de planches, les yeux à moitié bandés, et les règles du jeu changeant incessamment.

Tora a encore plongé dans ses pensées. La marée haute a commencé, et la crête des coraux s’est mise à immerger sous l’eau, rang par rang. Ca faisait longtemps que les plongeurs ont disparu quelque part, pourtant des dauphins sont arrivés.

- D’ailleurs, - Tora a murmuré, - nous n’en avons pas une moindre idée sur ce qu’ils peuvent vouloir. – Elle a hoché la tête vers les dauphins. – Je ne me rendais pas compte que je suggérais, ou plutôt fantasmais que … je ne sais même pas quoi – quelque chose de vaguement sentimental, pourtant ce sont des êtres vivants, conscients, dont la culture, si elle existe vraiment, est plus ancienne que celle de l’homme… Je m’imaginais dans une sorte de condescendance douçâtre. Mais pourquoi ? Juste parce que nous avons inventé de diverses bombes diaboliques, la haine, la stupidité, et avons failli merdé complètement avec toute la planète ? Grande affaire…

Fossa gardait silence, sans l’interrompre. Mais c’était évident qu’elle n’a pas encore fini.

J’ai besoin de ta réponse à ma question, - a-t-elle dit, finalement.

Tora a froncé les sourcils, dans l’incompréhension, mais elle a tout de suite compris qu’il s’agissait de la toute première question.

- Mais je ne comprends pas pour l’instant – ce que je peux répondre. De quels côtés tu parles ?

- Il existe plusieurs mouvements magistraux. Les recherches de Bodhi et des dragonneaux. Les recherches du contact significatif avec les museaux de la Terre – des cours d’eau, des arbres, des montagnes, des animaux… et, enfin, avec la Terre elle-même. Les recherches du voyage pour le voyage en tant que tel – dans des mondes tout à fait divers, y compris ceux, en comparaison desquels les mondes verticalement orientés sont des jouets d’enfants. Trouver des moyens de favoriser l’évolution de l’homme à travers les perceptions éclairées extatiques. Combien déjà ?

- Quatre, - Tora avait l’air concentré et un peu sur le qui-vive.

- Et il y a, en outre, le progressisme – les recherches des pratiquants dans des mondes, dont l’entrée sa fait par les rêves conscients. Les recherches et l’assistance. Tout ça est terriblement intéressant, qui pourrait le nier. Mais toi personnellement, c’est quoi qui fait battre ton cœur plus fort ?

- Le dernier.

- Je le savais. – Fossa a tapé son genou.

- Quelque chose s’est éclairci dans ton grand jeu d’échecs ? – Tora a souri. – Car c’est que maintenant que je commence à … deviner… à quel point tout est compliqué, et en plus… en plus – quelle responsabilité énorme tu portes, toi ! Puisque tu seras notre assurance, tu devras tout voir, tout intégrer, peser et… décider ! – Fossa a comparu devant Tora de façon tout à fait nouvelle. Un sentiment très fin a apparu à son égard, mais lequel… Tora ne pouvait pas discerner.

- Probablement, il serait judicieux pour moi d’obtenir l’expérience, ne serait-ce que deux trois plongées dans les mondes verticalement orientés… et en plus, apprendre davantage sur le travail des progresseurs, pour au moins obtenir plus de clarté par rapports à moi-même – ce qui pourrait se réveiller en moi comme un désir irrésistible, ce qui pourrait m’emporter puissamment. Avec qui pourrais-je parler pour en apprendre davantage ? Car maintenant il y aura tant de monde rassemblé ici, pour participer à l’expérience, le monde de la première ligne des recherches… je veux profiter de cette occasion, en outre, je crois que je pourrai être plus sobre au cours de l’expérience elle-même, si j’en sais davantage. Et les rapports sur le tigre et les dauphins – il faut les relire attentivement, et … - Tora s’est tue impuissamment. – L’expérience, c’est déjà jeudi ! On pourrait la rapporter, peut-être ?

- Pas de chichi, - Fossa était ferme et calme, comme d’habitude. – Je pense que tu dois comprendre que nous ne serions prêts jamais.

- Oui. – Tora a acquiescé après une pause.

- Suis tes désirs, c’est simple. Fais ce que tu as envie de faire, ou ne fais rien, mais pas de panique, pas de tension. – Fossa a encore – quel miracle ! –souri. Parle du progressisme avec Thomas – il est quelque part par ici. Et n’aie pas l’intention de jouir cette nuit – sinon je te vire. N’approche pas trop même la limite de l’orgasme. Tu as combien de jours maintenant depuis l’orgasme ?

- Cinquante- huit.

- Ça ira. – Fossa a sursauté et, avec une incroyable agilité, a disparu dans les fourrées.

Tora est resté sur place pendant quelque temps en scrutant le ciel au soleil couchant. Elle ne voulait penser à rien. Elle voulait seulement rester assise en absorbant cet océan, ce ciel scintillant avec des couleurs fantastiques, éprouver de la tendresse pour les ébats des dauphins, et là Tora a compris tout à coup – ce qu’elle avait ressenti envers Fossa – ce sentiment a réapparu, vivement, distinctement, comme en résonnant avec le ciel et l’océan – c’était le dévouement inconditionnel, poignant jusqu’aux larmes.

« 16 novembre 2010.

18.20 : Encore le dévouement. A chaque fois qu’il apparait, cela s’accompagne par la clarté du fait que c’est le comble – le sommet de toutes les PI. Ainsi que la clarté du fait que mon voyage ne fait que commencer. Avant je ne faisais que « faire mes valises ». Et chaque fois il apparait le désir puissant d’atteindre à tout prix de nouveaux moments, encore et encore, où le dévouement est manifesté. Même l’anticipation de l’expérience imminente passe au second plan. J’ai envie de donner toutes mes forces, tout mon temps, sans perdre de minutes – et atteindre le dévouement.

18.25 : Peu de facteurs éclairés. Mais à chaque fois leurs quantités augmente.

18. 30 : Normalement, dans le même accord avec le dévouement il apparait « le voyage éternel » et « l’appel », en plus, « l’appel » est de telle intensité qu’il n’y a pas de doutes sceptiques – je fonce tout droit.

18.35 : Il apparait la détermination et le sérieux – le désir ardent d’y arriver. Une légère vibration dans la poitrine, le souffle accélère, la clarté apparait, comme quoi, à part du dévouement, j’éprouve en plus autre chose. Cette perception… je peux indiquer précisément où elle se reflète dans le corps – c’est plus fort du côté gauche de la poitrine. Elle résonne très fort avec la tendresse et l’image « la tempête est terminée, une mouette plane au-dessus de la mer, et l’odeur fraiche de la mer dans l’air. La tempête a beau se calmer, la mer n’a pas cessé d’être aussi captivante, grande et profonde, elle n’a pas arrêtée de scintiller de toutes les couleurs et se faire admirer, juste la tempête s’est calmée.

18.40 : Lorsque je ressens la tendresse, il peut y apparaitre de divers désirs joyeux sur son fond. J’ai remarqué que de tels désirs sont essentiellement différents des autres de par leur intensité et une nuance particulière, ils se perçoivent comme remplis davantage, plus entiers et denses. Je veux les appeler « des désirs joyeux ardents ». Par exemple, je ressens le dévouement à l’égard de tous les êtres, qui veulent combattre les mécontentements et éprouver les PI, et sur le fond de ce dévouement il apparait chez moi le désir ardent d’assister à la pratique de tels êtres, et un autre désir ardent de maitriser les voyages dans des rêves conscients, pour avoir la possibilité de communiquer avec les êtres de ces mondes, parmi lesquels il y a aussi ceux qui aspirent aux PI.

Il y a le désir ardent de m’amuser avec des gamins – comme Crémer. Je veux nommer de tels désirs justement « ardents », parce que, en plus ils s’accompagnent par une anticipation intense, le dévouement, la grande envie de réaliser ses désirs joyeux.

18.50 : Je fixe de telles sensations, qui apparaissent avec les désirs ardents ; le chatouillement dans la chatte et dans les pattes arrières, la pression dans la poitrine, il apparait une image d’être attirée «  là-bas », j’aspire à réaliser les désirs, à faire tout mon possible pour les mettre en œuvre. La sensation du courant électrique faible autour de la bouche - à partir du nez vers le menton des fils fins chatouillants se tendent.

L’hypothèse 1 : Les désirs se transforment, lorsqu’ils sont jumelés avec le dévouement.

L’hypothèse 2 : Lorsque j’éprouve le dévouement en accord avec d’autres PI, le dévouement lui-même se modifie, ainsi que ces PI. Dans l’accord « le dévouement – la tendresse » le dévouement a une teinte différente que dans l’accord « le dévouement – le sérieux ». Je veux explorer le dévouement en paires avec d’autres PI et fixer les différences.

18.55 : Le PI extatique de l’intensité 3 a apparu. L’image, comme si les PI à l’intérieur de lui brillent, scintillent, elles sont devenues si nombreuses, qu’il n’y en a pas de limites – une PI scintille en une autre, en se renforçant mutuellement, de nouvelles nuances apparaissent. Il arrive le désir mécanique de distinguer ces nuances, immanquablement – j’élimine les pensées sceptiques et les peurs – les PI s’amplifient. L’image d’un train, qui a démarré de sa place, l’image d’une avalanche, qui file, impossible de l’arrêter. Je veux profiter de cette sensation, je veux scruter ce museau palmier, en éprouvant du dévouement à son égard. De nouvelles sensations dans la poitrine, résonnant avec les mots «  la brisure de la poitrine ». Il parait que quelque chose pousse de la poitrine, en essayant de casser la coquille, et cette brisure est accompagnée par le plaisir.

19.10 : Je prends la position «  je suis insincère à 10 », la ferveur – le désir de faire des efforts.

19.15 : La joie – 6, la sensation des frissons dans les pattes arrières, « la peau écorchée » - les pattes à partir des genoux jusqu’à la chatte – avec le tâtonnement, de diverses PI répondent, je n’ai pas envie de les tâter fort, je veux seulement toucher à peine – de là apparaissent la tendresse et le plaisir. Sur les pattes du haut, à partir des coudes jusqu’aux bouts des doigts et tout le museau – tout brûle de l’intérieur.

19.30 : La chaleur dans le corps, l’intensité ne baisse pas, les frissons ondulants dans tout le corps, qui font trembloter ; la vibration dans la poitrine. Le dévouement.

19.35 : Le fond éclairé de l’ouverture + la tendresse-5, la sensation comme si « quelque chose » de visqueux, de pas dense, coulait des doigts, ça jaillit et résonne très fort avec le plaisir. Les limites ne se ressentent pas sur les bouts des doigts, comme s’ils se joignaient doucement à l’air chaud de l’océan ».

 



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