« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 24


Arrivée dans le repaire de Norton – l’ayant suivi automatiquement et presque sans se rendre compte de la direction, Tora s’est tout simplement assise sur un matelas, posé à côté du mur. Le corps scintillait avec des sensations étincelantes, les pensées coulaient doucement tantôt en faisant une pause, tantôt en reprenant l’avancement en un flux dense et agréable. Norton s’est installé en face d’elle, son visage paraissait comme sculpté en pierre molle –il souriait ? Une expression de visage bizarre – la détermination, la force et un doux sourire se faisaient entrevoir simultanément – justement, se faisaient deviner. « Le visage de Bouddha ! » - une pensée a filé (d’où saurais-je quel visage Bouddha aurait ?). Une petite étoile bleue holographique a scintillé à côté de la main droite – donc, un message de Pourna (suis-je venue ici pour regarder mon courrier ?) Sans précipitation, Tora a sorti un joystick et a allumé l’écran. Son attention a attrapé les tous derniers paragraphes :

 

« J’ai ramassé les notes de ce qui résonne en moi avec le détachement :

*) Un désert sans limites, dans lequel je marche, il vente, le soleil est juste au-dessus de ma tête, mais je ne sens pas de chaleur, je marche et je ne vois autour que le sable, devant moi – l’horizon, une mer entière de dunes de sable. Rien ne rompt ce silence, je sais que je vais continuer à marcher ainsi, rien ne peut me dévier de mon but.

*) Je me trouve sur une grande altitude dans les montagnes, autour –le silence, j’entends parfois le bruit d’un ruisseau, ou le bruissement des ailes des oiseaux de montagne. Je n’ai pas besoin de courir, je ne suis pas pressée, je veux rester là et éprouver ça de maintes reprises, sans limites.

*) Je suis toute seule, absolument, et je veux rester seule éternellement – à l’intérieur comme s’il y avait quelque chose de dur, inflexible. J’entends le grincement d’une porte entrouverte, qui vacille au vent, le bruissement du vent, je vais le suivre là où je ne suis jamais allée.

*) Tout ce qui paraissait vif et coloré autour – a perdu les couleurs, est devenu à moitié transparent, comme caché dans la brume. Je ne veux plus tenir à ces contours presqu’invisibles, je veux aller là où je verrai de vraies couleurs – bleu vif, violet, azur tendre, l’émeraude très vif, je veux voir ça.

*) La côte rocheuse d’un énorme océan, les vagues se heurtent contre le rivage, et reculent en bruissant. Devant – la bande infinie de la plage caillouteuse déserte, le ressac, le ciel bleu, délavé. Il fait froid. J’entends seulement le clapotis des vagues et le bruit des créatures marines quelconques qui me sont inconnues. Je vais marcher sur cette plage vers l’horizon, jusqu’à ce que je comprenne que j’ai atteint un certain but, et je continuerai à avancer.

*) La plaine enneigée, avec parfois des collines couvertes de neige. Le vent tantôt se calme, tantôt se mets à souffler dans le visage ou pousser au dos. Je sais que je vais avancer, jusqu’à ce que je vois un signe, mais je ne sais pas – ce que c’est ce signe, de quoi il me parlera, je sais simplement qu’il y en aura un.

*) Sur la bitume des feuilles sont éparpillées avec des descriptions des perceptions illuminées, laissées par les museaux et les dragonneaux. Les museaux sont déjà partis, ils ne pourront plus me raconter des choses. Je veux saisir ces feuilles, les lire, mémoriser ce qui est écrit dessus, m’agripper à cette expérience, mais voilà qu’une rafale de vent les emporte, et il ne me reste que me mettre à composer mes propres descriptions, dès le début, une par une.

La résonance la plus forte est celle avec l’image des villes abandonnées, le grincement et le bruissement des vagues, des ailes ou du papier. Avec l’image d’une route infinie – enneigée ou en sable, ou rocheuse.

Avec les mots « déserté », « solitaire », « infini », « délavé ».

Le bruit de la pluie, des gouttes descendent le long de la vitre. Je ne sais même pas où je suis – je sais qu’au moment où la pluie s’arrêtera et le soleil apparaitra, je partirai immédiatement.

Je lisais « la créativité » de Bodh, les PI apparaissaient – je n’ai pu discerner lesquelles, ensuite j’ai eu des sensations dans le ventre, la gorge, les ailettes, le côté extérieur des épaules.

Tout de suite je n’avais plus envie de dormir, ni manger, je voulais générer ces PI et ces sensations.

Je ne veux jamais être indifférente aux PI.

Je me suis mise à ramasser des textes qui résonnent avec les PI, des phrases, des images dans un fichier – je veux toujours avoir la possibilité de les parcourir, m’en souvenir. Dans cet état les désires mécaniques partent.

Je me posais la question « pourquoi est-ce que j’oublie facilement qu’on peut éprouver des PI toujours ?? ».

Si je lis le récit à Bodhi dix fois, je pourrai mémoriser cette sensation et y sauter à chaque fois que je le voudrai. Pourquoi je fais ainsi ?

Pourquoi je ne fais pas les efforts constamment ?

Lorsque j’écrivais, mes objectifs, que je me suis mis, paraissaient forcés. Pas éclairés, ni joyeux.

Que je désire maintenant ?

Aller quelque part sous une pluie tiède en pensant que je verrai les montagnes bientôt, et la mer, les vagues, le vent, l’été et l’automne.

Je ne serai plus coincée par mes désirs narcotiques, par mes habitudes.

J’ai peur de bouger, pour ne pas effrayer cet état. Me figer.

Je suivais un sentier, je me suis imaginé Bodh marchant devant. J’ai ressenti la préoccupation par son opinion à 2, et après - ce que je n’arrive pas à décrire pour le moment, ce qui apparait après les lignes sur la rencontre d’un garçon et d’une fille de « l’airelle rouge ».

Le côté extérieur des cuisses, les mollets, les épaules et les ailettes – le froid, quelque chose de ferme dans le front, les larmes, voilà que tout le dos est sous ce courant électrique – tantôt en saisissant, tantôt en relâchant. Il n’y a rien dans la gorge cette fois. Le léger brulement dans le ventre.

Je ne veux pas oublier.

Je veux m’entourer de facteurs illuminés. Comment ? Faire des affiches et les suspendre sur les murs ?

La crainte de cesser d’éprouver ce que j’éprouve – c’est elle justement qui empêche de ressentir.

D’où est venue cette idée siphonnée qu’on ne peut pas éprouver les PI constamment ?

Sensation de brulure dans les ailettes, les larmes.

Les petits frissons froids sont passés sur le côté intérieur des cuisses et la poitrine.

Qu’est-ce que je ressens à l’égard de Bodh ?

Je veux transformer ma pratique en la pratique de genèses des PI.

Je veux lire « la créativité » et noter les PI que j’éprouve, comment je les ressens.

Qu’est-ce qui est si familier chez cet arbre ? Pourquoi je le perçois comme une partie du monde gris ?

Pourquoi je ne le perçois pas comme une partie de mystère ?

J’ai commencé à générer la certitude que je vois tout pour la première fois, que je n’ai pas vu ce monde. D’abord, rien ne se passait, ensuite j’ai tourné la tête pour voir que le sentier tournait quelque part entre les collines et j’étais certaine que si j’y allais, je ne reviendrais plus en arrière, dans le monde que je connais.

J’ai eu envie de couvrir tout le repaire avec des affiches aux facteurs illuminés, des photos, les mettre, coller, les suspendre partout, pour ne jamais oublier, même pour une seconde le désir de générer et éprouver les PI.

Je retournerai dans mon repaire, je me prélasserai dans le bain et … et je ne me souviendrai pas à quel point on peut avoir envie de vivre, faire des choses, apprendre, lire et écrire. Que vivre peut être TELLEMEMENT passionnant.

Je me suis arrêtée pour scruter le ciel, au crépuscule au-dessus des sommets on voyait des nuages – un peu plus denses que le ciel même, à peine visibles, intensément gris. J’ai imaginé que d’immenses montagnes coupaient ces nuages et tiraient quelque part plus haut, plus loin. J’étais plantée là à regarder les montagnes. J’imaginais que je me trouvais dans un endroit inconnu, voilà – des cottages, avec des êtres dedans, occupés par leur créativité – ils sculptaient, construisaient, lisaient, apprenaient, jouaient les uns avec les autres, faisaient des recherches, en s’en procurant du plaisir constant, la joie, et je pouvais jouer avec eux, puis je suis allée plus loin, vers les montagnes. Tora est en ce moment près de l’océan, les divers avec elle, et les commandos, et les chiots, ils éprouvent des PI, s’éclaboussent dans les vagues, tripotent les tortues et matent le ciel, jouent avec et pelotent les dauphins et les pieuvres.

La certitude a apparu qu’il ne me restait que quelques années à y passer – ensuite je partirais – vers les montagnes, vers les lacs, ces nuages – c’est tout simplement comme ça, que je passerai encore quelques années ici ».

 

Le visage à Norton avait l’air comme éclairé de l’intérieur, il s’est rejeté quelques centimètres en arrière, mais cela suffisait pour créer l’impression de la rapidité, et le regard – droit, à travers, là où habite la sincérité et l’ouverture.

-   Les expériences, les entrainements, c’est formidable, formidable. C’est super, n’est-ce pas ? – sa voix était comme son visage – sculptée en pierre molle. – C’est formidable ? – il a répété.

-   Oui, c’est formidable.

-   Nous sommes dans la merde complète.

-   ? – La surprise n’a pas apparu. Comme si Tora s’y attendait.

-   Nous tous. Toi, moi, eux tous. Juste moi je le comprends, et toi –non.

-   Nous construisons le nouveau monde, - Tora a prononcé.

-   Oui, nous construisons. Nous construisons un nouveau monde, mais nous ne pouvons, ni ne voulons quitter le vieux monde. Regarde – qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on fait tous ?

-   ?

-   Nous construisons, nous ramassons, nous améliorons, apprenons et mémorisons.

Nous décorons la prison autour de nous. Nous nous éparpillons constamment dans les détails – les désirs glissent dans la compensation de ces désirs de possessions, qui ont été supprimés, et par conséquent, sont cultivés comme une sorte de valeur absolue. Nous sommes liés les mains et les pieds avec des valeurs fictives. Le temps passe, et nous nous comportons comme des crétins. Nous ramassons et nous écrivons les livres et la musique, nous créons des dossiers comportant des fichiers, nous construisons des hameaux et bases de divers, nous entrainons les hérissons, les chiots, commandos et divers, nous voyageons, nous reconstituons la nature vivante, explorons les nouveaux mondes, perfectionnons nos savoir-faire. C’est formidable. Mais ce n’est que la sauce – délicieuse, mais seulement la sauce du plat, le plat principal qui n’est jamais servi. Je me suis gavé déjà avec les entrées et les apéritifs, les sauces et les garnitures – où est le plat principal ? Où est –il le cochonnet rôti de Noël ? – Norton s’est tu, comme s’il n’était pas sûr que Tora comprenne de quoi il parlait.

-   Je veux tellement assister – ces chiots, et Pourna…

-   « Assister ! » - Norton l’a interrompue. – Et c’est quand que tu vas agir, et pas

« assister « ? Quand vas-tu vivre ?

-   C’est la vie !

-   Ça ? Seulement ça ? Tu consacres autant de temps avec tant de zèle à

« l’assistance » parce que tu as peur d’agir ? Ce n’est pas parce que tu ne veux pas changer toi-même que tu apprends et mémorises avec tant de détermination ? Consacrer seize heures à l’action et deux – à l’assistance – ce serait logique ça. Et nous ? Les commandos qui travaillent sur la restructuration de la nature – ils travaillent sur eux seize heures d’affilée ? Voilà… Pourna – pendant seize heures elle est occupée par son voyage, les explorations de SES perceptions – et deux heures pour le reste ?

-   Comme ça nous ne pourrons rien…

-   …construire, bien sûr. Nous n’aurons le temps pour rien, - Norton a courbé le dos légèrement, en posant les mains sur le sol. – Et ce n’est pas passé par ta tête qu’il n’y a probablement pas de telle nécessité – avoir le temps pour tout ? Regarde, par exemple, les dauphins – dis, tu as vu déjà des cottages et des ordinateurs des dauphins ? Ils n’ont pas de CA du tout, ce que nous appelons le patrimoine matériel, mais en ce qui concerne les sensations, le nerf, l’intensité et la profondeur de la vie – qui entre nous deux est devant, et qui est derrière ? C’est une grande question, Tora… et vu tout ce que nous apprenons progressivement sur eux, la réponse à cette question n’est pas en notre faveur… non, - il a prévenu la question pendue sur les bouts des lèvres à Tora, - non, je ne propose pas d’arrêter complètement de construire le patrimoine matériel, nous ne sommes quand même pas des dauphins – nous sommes des humains, et nous avons un autre ensemble de perceptions, et le désir de construire ce que nous construisons est effectivement joyeux, vivant… mais vois-tu – tu as étudié l’histoire, et bien sûr – et tu es très intelligente, tu peux discuter longtemps sur ce qui est l’hypercompensation – comment les gens, en supprimant pendant des décennies leurs désirs sexuels, pour les réaliser ensuite pendant des décennies à outrage, au gavage total et l’empoisonnement.

-   Mais je… je ne peux pas dire que je supprimais quelque chose comme ça…

- Nous n’avons pas grandi dans un endroit vide – nous sommes des héritiers du passé, quoi que loin nous ne nous détachions pas, et nous portons toujours dans nos concepts abstraits beaucoup de choses qui semblaient avoir péri.

- L’envie de construire,

- Oui, figure-toi – l’envie de construire, l’envie de faire quelque chose avec ses mains, l’envie de posséder de l’information, dominer sur de différents espèces d’animaux et de plantes, qui habitent la planète… comme si elle ne débrouillerait pas sans nous ! Elle se débrouillerait – elle l’avait fait avant nous. Nous voulons simplement tout de suite, au plus vite, immédiatement, pour arriver à obtenir de nouveaux facteurs illuminés, comme s’il en manquait ! L’envie de posséder couvre imperceptiblement nos désirs joyeux avec une toile d’araignée gluante. L’humanité a trop longtemps supprimé et détruit tout ce qui est vivant, tout a été interdit pendant trop longtemps – penser, faire l’amour, avoir des impressions, de la joie, de l’insouciance, et maintenant nous sommes engloutis dans la hypercompensation. Nous sommes des otages de la notion de « l’activité efficace ». Seulement nous ne considérons pas cette efficacité comme suffisante pour générer les perceptions illuminées, pour accomplir les voyages de conscience, qui sont les seules à procurer la sensation de plénitude et de profondeur de vie. Nous comprenons l’efficacité de façon abstraite – renfermée sur elle-même. Prenons, par exemple, les hommes qui ressuscitent le sol. Ils auraient pu consacrer à ce travail une heure ou deux par jour, et le reste du temps s’occuper de leur voyage. Mais le faire une heure ou deux - des milliers d’années passeront avant que nous reconstruisons la Terre… et, naturellement, les pensées pèsent sournoisement – « des milliers d’années – c’est long », « maintenant j’aurai pu restaurer encore un mètre »… ainsi les désirs joyeux se voilent, se couvrent, et coulent avec succès, et l’homme se retrouve avec rien. Mais il n’y fait pas attention, ou plutôt – ne veut pas le voir, il supprime bien tout, en se comparant à la mode de vie des gens d’avant. Bien sûr – avant, les gens n’éprouvaient JAMAIS de désirs joyeux, d’où la simple conclusion – nous sommes heureux, n’est-ce pas ? Non. Nous sommes heureux quand nous éprouvons le sentiment de plénitude de vie à 8-10. Tu vis avec la plénitude à 8 ? Tu ressens une telle plénitude qui enflamme le plaisir dans le corps, dont les perceptions éclairées partent en étincelles ?

- Moi ? – Tora a secoué la tête, - non, moi non…

- Pourtant n’est-ce pas le plus important, le plus le plus important ? – la question est restée suspendue dans l’air. Tora a léché ses lèvres, et la pointe de sa langue s’est figé entre les coins des lèvres.

- Arrête-toi, arrête tout simplement cette course. Tu veux assister aux gens, tu veux y donner beaucoup de ton temps et tes efforts – tu vas construire une base pour un nouveau groupe de divers. C’est quoi – tu n’as pas de logement ? Mais si, tu en as un. C’est tout simplement le perfectionnisme qui te commande. C’est justement une base que tu veux, avec tous les gadgets technologiques, pour que tout soit parfait, confortable, beau, harmonieux dans l’environnement, etc. C’est tellement tentant – construire quelque chose pour le monde des gens, aspirant à la liberté, à la plénitude de vie, aux PI. Il en résulte alors une situation paradoxale – nous faisons beaucoup les uns pour les autres, en perdant le temps simultanément et en négligeant de faire ce qui nous rendrait intéressant pour nous-mêmes et pour toi ! A quoi bon nous faisons tout ça ? A quoi bon cette étrange « assistance » ? Et, d’ailleurs, à l’étape précédente de l’évolution de la civilisation tout ça a déjà eu lieu – les gens donnaient leurs vies pour construire des usines, « des villes – jardins », élever l’industrie et l’agriculture – au nom de l’avenir, pour le bien de la postérité, en sacrifiant leur plaisir ici et maintenant. Le but paraissait noble. Et le résultat s’est avéré catastrophique – ni pour soi, ni pour le bien de la postérité.

Tora a regardé autour, embarrassée, comme si elle cherchait à quoi accrocher le regard. Ce qui semblait intouchable est devenu indéfini.

-   Cette expérience-là, - Norton a continué, - regarde – chacun est emporté dans son jardin. Qui veut quoi. Dans quelques heures, nous serons tous impliqués dans cette affaire et ce serait le bordel. Les uns veulent l’accès aux museaux, aux dragonneaux et à Bodh. Les autres – l’intégration des perceptions des museaux de la Terre. Les suivantes – la colonisation des mondes, ensuite – encore d’autres balivernes… tu as, par exemple, appris les plongées, tu sais intégrer les perceptions, tu es allée dans les mondes verticalement orientés…pas encore ? Peu importe, tu es sûrement allée dans les mondes fessoniens. Et quoi ? Dis-moi – ça a donné quoi ??

- … dans quel sens… dans quel sens – quoi ? Dans le sens si ma vie est devenue…

- Oui, exactement – ta vie est-elle devenue plus semblable à une vie ? – Norton a frissonné et s’est mis à parler plus lentement et plus doucement. – Avant, les gens voulaient avoir du sexe, de l’argent, des voitures et des livres, plus rarement – de l’information et des savoir-faire. Et leur vie était dégoutante. Le dilemme « être ou avoir » se posait devant eux avec une acuité terrible. Ils aspiraient de façon tellement spasmodique à la possession, qu’ils oubliaient de vivre, ils passaient leur vie et mourraient dans un marasme absolu, dans la stupidité complète. Maintenant alors, nous vivons, peut-être, autrement ? Hein ?

Tora n’a rien répondu. Le train des pensées lui était compréhensible, mais le cerveau marchait difficilement.

- Les pignons grincent ? – Comme si en réponse à ses pensées, Norton a dit avec sourire. - Nous sommes dans la vraie merde, Tora. Nous avons changé l’objet de possession avec succès. Et la différence est évidente. Un large fossé nous éloigne des gens du passé, qui pourrissaient dans les émotions négatives, la stupidité, sans désirs joyeux. Mais devant il y a encore un fossé.

- Aujourd’hui j’ai …- Tora a commencé, et Norton a arrêté de parler, - oui, justement aujourd’hui je me suis réveillée, je marchais en comprenant rien - en apparence tout était comme il faut- la même maison, l’ordi, la fenêtre, le clapotis des vagues, le petit vent, les palmiers… pourquoi je me sentais étrangère ici, comme si j’avais toujours habité quelque part ailleurs ? Ensuite, je me suis souvenue qu’il n’y a pas si longtemps j’éprouvais des choses attrayantes. Des choses. Il ne restait que ce souvenir, seulement le souvenir que « des choses » ont eu lieu, qu’il y avait de l’aspiration, de l’attirance, et j’aimais beaucoup être là-bas. Comme si je dormais et éprouvais les PI dans mon rêve. Et maintenant je me suis réveillée et j’ai oublié que je vivais une autre vie. Je me suis retrouvée tout à coup dans ce monde, la vie transformée.

- Oui. Nous avons perdu le pouls. Nous nous sommes distraits. Nous aspirions à la liberté, et maintenant nous sommes embourbés jusqu’aux oreilles dans les attributs de la liberté au lieu d’y aspirer directement.

- Si je pense maintenant que je passerai une heure ou deux par jour à réaliser mon désir de construire la base des divers, tout de suite… tout de suite apparait… bon sang… c’est pourtant l’inquiétude qui apparait… c’est justement le signe direct de l’automaticité du désir, mais si la clarté du fait que ce désir est principalement mécanique apparait, il ne disparait pas tout seul pourtant, mais c’est compréhensible – il ne disparait pas bien sûr, mais éprouver et réaliser un désir mécanique sans clarté et avec elle est une grande différence. Dans le premier cas, cela veut dire être englouti dans un marais – le cauchemar éternel et infini de l’auto empoisonnement. Dans le deuxième cas, la clarté elle-même est le catalyseur des changements, elle attire les éclats des PI, et oui, c’est clair… mais, je ne comprends pas, Norton ! – Tora s’est agenouillée, en poussant son derrière et en se balançant légèrement sur les côtés. – Je ne comprends rien… bon, je suis une fille bébête, mais…

- Et eux tous sont, bien sûr, des garçons intelligents, - Norton a rigolé. De grands garçons intelligents ?

- C’n’est pas possible qu’ils ne comprennent pas tout ça ? Je comprends maintenant de façon plutôt rationnelle, j’ai peu de clarté, mais les autres – les commandos, les divers, Mingues… Heldstroem… Tarden… comment font-ils ?

- Comment font-ils ? – Norton a redemandé. – Tu as décidé de poser la question à un grand monsieur ?

- Oui… je n’arrive pas à comprendre…

- Essaye, tu arriveras à comprendre.

- J’essayerai, - Tora a mordu sa lèvre et a pris dans sa main un morceau de chalcopyrite, posé à côté du matelas. Les petites étincelles bleues vertes ont gigoté dans sa main. – Les museaux de la Terre… j’en ai dans mon cottage aussi, et si j’ai une possibilité d’en rajouter un autre- j’irai le faire. Je vais le mater, le peloter, c’est un facteur éclairé, je vais éprouver des PI… oui, sans aucun doute, je vais éprouves des PI, mince, mais…

- Ça fait peur de le dire à haute voix ? – Norton a ri.

- Ben… plutôt inhabituel… c’est-à-dire qu’on peut poser la question comme ça – super, j’ai un cristal d’améthyste dans le repaire, et en plus je peux aller dans les montagnes pour en ramener une géode, et je vais éprouver la joie et d’autres PI… pourtant… moi… je ne peux… éprouver… les mêmes PI… sans lui ?? Oh… - Tora s’est assise en posant son derrière sur ses talons et est restée bouche bée.

- Qu’est-ce qui apparait ?

- Apparait… la peur de perdre le sens de vie, certainement…

- Et quoi d’autre ?

- Et … la clarté du fait que la chasse aux facteurs éclairés est devenue le but en soi… puisque tous nos hameaux, les contacts avec les dauphins, les minéraux, les livres, l’intégration des perceptions, les cours pour les petits… tout ça représente, principalement, la chasse féroce aux facteurs éclairés.

- Féroce ? Oui, l’épithète va bien. Et l’inquiétude pour notre culture, pour notre développement – elle apparait ?

- Oui, si, par exemple, Crémer annule les cours avec les chiots aujourd’hui, ils… euh – quoi ? Ils vont s’ennuyer ? Se vexeront ? Quoi se passera exactement, hein ? – Tora a demandé soit à elle-même, soit à Norton. – Il s’avère – une inquiétude typique ? Comme une maman ? Et si mon fils s’ennuie ? Tout est pourtant si flagrant, mais s’arrêter courant cette chasse… - Tora a encore mordu sa lèvre et s’est tue.

- C’est dur de s’arrêter - surtout quand tout le monde autour de toi ne s’occupe que d’elle des jours et des nuits.

- C’est curieux – je t’ai toujours pris pour un je-sais-tout quelque part dans mon doux dialogue intérieur, ou peut-être, pour un homme un peu étranger, aliéné, parce que tu te tiens à part, tu ne donnes pas de séminaires, ni cours, comme si tu ne te donnais pas… et lorsque je t’ai vu, aujourd’hui, le premier temps, quand j’ai ouvert les yeux…. ce qui m’a frappé – la proximité, l’ouverture, que j’ai ressenti à ton égard. La merde donc… alors – nous sommes tous dans la merde, dis donc… - Tora s’est levée pour s’approcher de la fenêtre, qui occupait la moitié du mur, donnant sur une petite clairière, derrière laquelle l’océan se faisait entrevoir dans les écarts entre les palmiers.

- Il se trouve que j’ai peur de l’ennui… j’ai peur de ne pas pouvoir aider, j’ai peur… je vis dans la peur, Norton… j’ai tellement collé à elle, que je ne la remarquais même pas, je me rendais seulement compte qu’il y avait peu de PI, et les PI extatiques encore moins… je m’expliquais tout ça – je n’ai pas été éduquée chez commandos, j’ai vécu dans une famille ordinaire dans mon enfance, je ne suis pas très douée, et tout ça, c’était pas vrai. Merde alors ! – Tora a serré son front contre la vitre, les mots lui manquaient. – Même maintenant je ne suis pas sincère, Norton, - elle s’est retournée, - justement maintenant je continue à consommer, saisir, avaler, encore et encore, donnez-moi encore un Norton, encore un livre, encore une minute, c’est peu, donnez encore !

Tout à coup Tora a crié comme un animal, en serrant les poings, et ce rugissement s’est transformé en hurlement, qui augmentait en puissance et ampleur, passionnément, désespérément, comme si elle demandait quelque chose à quelqu’un, ou réclamait, en se déchirant comme un animal, essayant de se libérer d’un piège – à tout prix, pourvu qu’elle survive.

 



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