« Maya »

Volume 2: « L'origine des especes »

Chapitre 25


- L’Expérience aura lieu demain. – La voix de Norton était plutôt banale, ce qui a mis la puce à l’oreille à Tora. Et, apparemment, pas qu’à elle. Le léger bourdonnement des discussions devenait de plus en plus bas, jusqu’à ce que le silence complet advienne.

- Presque tout le monde est là - Tarden arrivera ce matin, et nous serons absolument prêts.

Une pause. Personne ne bougeait.

- D’ailleurs, Tarden a envoyé une lettre.

De nouveau le silence absolu. Ce n’était pas pour rien. Le ton délibérément banal de la voix à Norton n’aurait trompé personne.

- Je veux la lire. – Norton a allumé l’infocristal.

- Norton…

Tora ne connaissait pas cette personne – probablement, quelqu’un du Conseil.

- Tu es sûr… ?

- Que je veuille la lire ? – La question de la personne du Conseil semblait enlever des doutes, s’il y en avait. – Bien sûr que je veux.

 

« Elle est revenue – maintenant je la connais, et elle me connaît. Des endroits différents, des gens différents autour, la seule chose commune est quand je me balade ou je cours sur le bord de la mer, tout à coup une énorme vague monte de la mer – de trente mètres de hauteur.

Tellement belle, aux nuances époustouflantes du bleu foncé et du bleu clair, énorme. Je n’arrivais pas à croire que cela se passait effectivement. Mais maintenant je n’ai même pas peur. Quelque part, profondément, comme si quelque chose chutait dans un abime, mais je n’avais plus peur. Je la scrute. Elle me plait beaucoup. Avant, à plusieurs reprises j’ai failli paniquer et essayer de me sauver. Ben, la toute première fois – cela s’est passé au Hawaï – j’en étais tout simplement paralysé – je ne pouvais ni bouger, ni réfléchir, ni respirer, je la regardais, la bouche bée, comme si je m’étais donné à elle – tout entier, sans réserve, c’est indescriptible - tu dois connaitre cette joie et admiration qui apparaissent lorsqu’une baleine bleue passe à côté - gigantesque, vivante, elle te connais, elle peut t’anéantir avec un seul coup de queue, mais elle est très attentive, presque tendre, bon sang, et la dévotion apparait. Un énorme museau vivant. Donc, quand la vague vient – c’est encore plus fort, c’est impossible à décrire. Une fois une telle vague a même chuté ! Avant-hier elle a tout emporté autour de moi – les algues, le sable, les cailloux, les troncs secs des palmiers, tout fuyait dans des tourbillons frénétiques, la nuit est arrivée, mais moi –non, je n’ai pas été emporté, elle ne m’a pas touché. Je ne sais pas comment cela s’est passé. Je ne comprends pas – comment c’est possible. Je ne veux pas comprendre. C’est tout simplement impossible, il n’y a rien à comprendre. Si c’était un rêve, si j’étais dans le monde de rêves conscients ! Je t’écris ça et je me rends compte – tu ne me croiras pas. Je n’aurais pas cru moi-même. Pourtant, fais un effort – crois-moi, au moins pour le bien de l’Expérience. Cela se passe. Nous sommes…oh, Norton, nous sommes des crétins complets, des idiots ! Seulement maintenant je commence à comprendre… nous étions idiots, nous cultivions, sans nous rendre compte, un concept abstrait, comme quoi le monde « à l’intérieur de nous » et le monde « à l’extérieur de nous » est quelque chose de séparé… ben, comme auparavant, on racontait des balivernes sur « la matière » et « l’esprit ». Nous ne disons plus de balivernes, tout en continuant à y croire – en paroles, on a l’air de comprendre que « la nature morte » n’existe pas, mais cette compréhension est pauvrette, et… Norton, en fin de compte – nous allons avancer là où nous avançons, et tôt ou tard, nous allons nous habituer au fait qu’il n’y a aucune « nature morte ». La nature morte est chez des gens morts, c’est sûr. Actuellement, nous nous sommes mis à nous raviver, et de telles choses se découvrent qu’il faut constamment se mordre un doigt – pour vérifier que nous ne dormons pas. Je ne dors pas, il est temps pour les autres de se réveiller aussi. L’Expérience est imminente, demain matin. Aujourd’hui je vais envoyer cette lettre et je pars tout de suite. Demain c’est l’expérience, et je veux que vous ayez encore deux heures de temps libre pour comprendre – nous ne sommes pas prêts. Nous ne sommes pas prêts à tel point que je propose … de quitter complètement les préparations. Tu liras cette lettre à haute voix, regarde les visages autour de toi – qu’est-ce qu’ils pensent de moi ? Mais réfléchissez – pourquoi « se préparer » ? Que comprend-on sous ce mot ? Faut-il « se préparer » quand on est sincère ? Si tu as un rendez-vous avec ta bien aimée – tu « te prépares » ? Seulement des connards et des menteurs se préparent. Se préparent à affronter un ennemi, un corps étranger. Et qui est étranger là ? Les museaux de la Terre ? Sont-ils étrangers, hein ? Pour des gens agressifs et stupides les ennemis sont partout – la mer les noie, les microbes les tuent, les animaux les mordent, le monde entier est hostile et dangereux. Je ne veux pas me préparer. Je ne veux pas jouer à ces jeux-là – qui veut-on déjouer ? Qui, bon sang ?! Je ne veux pas être rusé avec elle, comprends-moi, Norton… je ne veux pas tricher même avec vous en ce moment… lorsqu’elle se penchait au-dessus de moi – en cachant le ciel, peux-tu l’imaginer ?? Elle obscurcissait le ciel, Norton !! Avec qui tricher, là ?? Quand le triomphe et la dévotion, le détachement et la félicité ont lieu – où est la place pour la ruse ? Moi je n’en ai pas. Et quand il n’y a pas de dévotion, ni triomphe, ni détachement, ni détermination – de quoi peut-on parler effectivement ? A quoi penser encore ? S’il n’y en a pas – tu es dans la merde, tu es ennemi à toi-même, tu es suicidaire. Je te dis, Norton, je me fiche de tous nous jeux, nos projets, les mélanges subtiles des intérêts. Et cette guerre, que les gars ont déclenchée avec les mondes verticalement orientés ? Tu as dû t’étonner du mot « la guerre » ? Comment appeler ça autrement ? Nous explorons ces mondes, comme si nous avions peur de mourir chaque minute. Pourquoi alors aller s’en mêler avec nos peurs ? Tout comme un individu éprouvant des émotions négatives se bat contre les microbes, sans se rendre compte que c’est une guerre perdue d’avance, nous aussi, remplis de peurs et d’hostilité, craignons les voyages de conscience. Les gars, nous sommes imbéciles. Tout est beaucoup plus simple.

Je veux encore parler … d’elle. A des moments, des gouttes d’eau se décrochent de la crête de la vague pour tomber sur mon visage, sur ma tête – la joie s’enflamme suite à ça, et la sympathie à son égard, et l’extase. Elle me pelote ainsi ! Et aujourd’hui elle est venue me voir au crépuscule ! Dans la lumière rouge du crépuscule, sur le fond du ciel assombri, je ne l’ai pas vue encore. C’était que le soleil couchant brillait suffisamment pour illuminer la vague entièrement, et derrière elle le ciel était presque noir. La vague avait un très beau museau. La sensation extatique de beauté – elle me l’a offerte.

Norton. Nous sommes reliés, nous sommes unis en un ensemble – nous avons éduqués chez Bodh tous les deux, nous savons tous les deux – ce que c’est que samadhi de la première rencontre. Et c’était justement Bodh qui m’a amené vers la vague. Je suis imbécile, je pensais que c’était quelque chose du genre de rêve conscient – le tout premier « rêve » sur la Vague a eu lieu avec Bodh. Bodh me disais qu’il voulait me montrer le tsunami et m’entrainait par la main vers la mer. Je disais – Bodh, nous serions emportés. Et lui – non. Ben, si c’est vrai, c’est bien alors. Il m’a amené sur la côte, et une minute plus tard une énorme Vague s’est levée devant nous. Elle restait là – comme si elle nous matait. J’étais ravi. Ensuite, j’ai fait « un rêve » avec lui, dans mon rêve je vivais sur une ile avec des gens différents. Ils ne m’étaient pas sympathiques. Tout à coup la mer s’est mise à monter – les vagues se sont dressées de tous les côtés de l’ile. Les gens sont tombés par terre pour faire des prières. Je restais debout à mater les vagues et à éprouver une joie de chiot – toute la petite ile était entourée de tous les côtés par un mur d’eau de telle hauteur que je devais lever la tête. Une telle chose énorme !

Ça suffit, il est temps de partir. Vous faites comme vous voulez, et moi… tu sais, je ne vais pas participer à l’expérience. Voilà. Je ne veux pas. Vous pouvez jouer dans votre coin, et moi non. Lorsque je ne serai plus une telle nullité que je suis maintenant – toute ma vie sera une expérience, n’étant pas divisée en une vie-intéressante-dans-l’expérience et une vie quotidienne. Je ne veux pas saisir l’occasion pour passer à travers la fissure ouverte devant nous. J’irai là comme un être vivant, égal parmi égaux, je veux DEVENIR vivant, et pas choper furtivement les aperçus de la vie pour construire des concepts par la suite, chercher de nouvelles échappatoires. Nous laissons passer le principal – nous laissons passer la vie. Tu fais comme tu veux, et moi je ne veux pas ».

 

C’était si proche de ce dont ils avaient parlé avec Norton… l’expression de visage à Mingues était difficile à déchiffrer, Airine et Chok étaient apparemment perplexes, Iyenger s’est penché pour chuchoter quelque chose à l’oreille de Heldstroem, ce dernier secouait légèrement la tête en réponse, Fossa avait l’air de regarder quelque part à travers le mur. Même pour Tora ce qu’elle éprouvait n’était pas clair. D’abord la rage et le désespoir ont apparu, l’image d’un tigre dans une cage – enragé et impuissant devant des barreaux en fer. Ensuite une nouvelle perception a apparu – demain n’existe pas. Demain je ne commencerai rien, c’est un mensonge, un leurre. Demain je ne commencerai rien – ni avec l’Expérience, ni sans elle. Je suis une personne morte, je n’ai pas de demain. Il n’y a que cette soirée-là. Il a apparu un énorme espace, une douce brise, qui la transperçait. Le détachement. La résolution de quelqu’un n’a plus rien. Le corps s’est mis à scintiller soudainement – en étant tantôt dense, tantôt aminci, perméable. Les poings se sont fermés, de nouveau l’envie de crier, de rugir comme une bête, de crier « non ». « Non » - par images idylliques comme lors d’efforts présumés. « Non » - à la supplication que tout ira bien. « Non » - à l’atteinte de l’objectif, à une coche, et le courant tranquille de la vie qui continue. Une pensée à haute voix a apparu, comme si quelqu’un posait la question – « est-ce le visage d’un individu qui aspire à être vivant ? Qui se bat pour ça ? Ne te fais pas d’illusions, Tora ».

Je n’ai pas de demain, il n’y a que cette soirée. Si je m’en dors, je ne me réveillerai jamais. Je suis morte. Je n’ai pas de demain. Aujourd’hui est le dernier temps de vivre – je ne vis qu’avant de m’endormir, parce que je ne me réveillerai pas après le sommeil. « Je n’ai pas de demain » - le désespoir, et en même temps, la volonté de se battre à tout moment. Pas de peur – parce que je sais qu’il n’y a pas de demain. Je le sais, c’est pourquoi je n’ai rien à craindre.

Il a apparu l’anticipation de sensation d’atman. La rage résonne avec l’atman. Il parait qu’il est tout près, tout proche, il me taquine. Un peu plus à gauche du milieu de la poitrine – un petit caillou dur, à peine perceptible, mais il y a déjà l’insoutenabilité. Je ne peux rien projeter pour demain, parce que demain n’existe pas. Par exemple, je crois que l’Expérience aura lieu demain. Mais demain n’existe pas, je ne peux le faire qu’aujourd’hui donc. Je ne peux pas faire des projets – à quelle heure mettre le réveil, parce que je ne me réveillerai pas demain. C’est tellement étrange, que je ne peux pas planifier. Tout le temps il arrive les pensées sur ce que je ferais demain, après-demain, dans une semaine, un mois. Je ne peux même pas participer à cette expérience demain, parce qu’il n’y a pas de demain. Comme c’est devenu clairement enflé, que je vis, en planifiant constamment quelque chose. En pensant à ce que je ferais dans un certain temps, je me meurs progressivement au présent, ici et maintenant.

Je veux aller dans le froid, sous un vent farouche, pour me débarrasser de l’écale et des trucs moisis. Quelque chose essaye de sortir dehors, je veux courir, hurler, les frissons dans le corps, le plaisir dans la gorge, le désespoir ?

Je suis debout sous un jet d’eau à côté d’un grand caillou de couleur beige gris clair, aux aspérités aigues, du haut l’eau froide coule sur moi, je m’ébroue, je me secoue, je ris, je m’éclabousse avec cette eau, j’en sors et j’y reviens. Comme je veux m’y retrouver… Je veux voir les museaux des rivières de montagnes, des ruisseaux, entendre leur silence, tout sentir, peloter, serrer ma chatte, mes seins, mon ventre, mon dos et les paumes des mains contre les cailloux, je veux les tripoter, les sentir avec chaque parcelle de mon corps. Je veux entendre leurs sons. Je veux aller par là. Je veux chez les vivants.

Je veux être vivante. Je veux être vivante et forte, un petit d’un animal fort, aux pattes fortes, au nez humide et aux yeux vifs noirs.

Encore une image a apparu : les museaux et les dragonneaux. Les feuilles d’automne. La neige duveteuse. Un endroit que je connais sans y être jamais allée. Je vais chez eux, et quand j’y arriverai, nous irons plus loin, notre voyage continuera. Notre voyage continuera, et il n’y aura rien, à part du féroce et poignant « maintenant ».

 

La fièvre des derniers jours est partie. Aucune décision n’a été prise, et je ne voulais même pas penser à l’expérience. Il n’y avait que l’envie d’aller me balader sur la côte dans le silence. Derrière des pas se sont fait entendre, Tora s’est retournée, et n’a été surprise que légèrement en voyant Norton. La réaction maladivement exaltée à son attention envers soi a disparu aussi. Loin de lui ou près, Tora semblait le sentir toujours à côté d’elle, si proche – un personne vis-à-vis de laquelle il y a la dévotion inconditionnée. La piété n’apparait jamais à l’égard d’une personne proche.

Les mots de Ramakrishna sont venus à l’esprit : « Pourquoi vous perlez autant des différentes capacités du Dieu ? Est-ce qu’un enfant, assis à côté de son père, pense sans cesse combien son père a de chevaux, de vaches ou de maisons et de terre ? Ne se réjouit-il pas tout simplement d’aimer si fort son père, et que son père l’aime fort aussi ? Le père nourrit et habille son enfant – pourquoi Dieu ne le ferait-il pas ? En fin de compte, nous sommes tous ses enfants. S’il prend soin de nous, qu’y en a-t-il de spécial ? Pourquoi faudrait-il en discuter tout le temps ? Un individu, dévoué au Dieu, doit faire le Dieu partie de soi avec l’aide de l’amour. Il demande – il insiste, pour que le Dieu réponde à ses prières et s’ouvre à lui. Et si vous causer autant de la force et des capacités du Dieu, vous n’êtes plus en mesure de penser à lui en tant qu’un être proche et cher. Donc, vous ne pouvez plus rien lui réclamer. Les pensées de la grandeur du Dieu l’éloignent de l’homme, qui aspire à lui. Pensez à lui comme proche et cher. C’est seulement ainsi qu’on peut le connaitre ».

Ayant attendu Norton qui s’approchait, Tora a fait quelques pas à son encontre.

- J’éprouve de la dévotion à ton égard. Parfois… comme maintenant, par exemple. Lorsqu’il y a la dévotion, il y a toujours la lucidité, comme quoi c’est le plus important, le plus promettant, le plus… - Tora s’est tue, en recherchant des mots, et Norton l’a interrompue.

- J’étais un adolescent, nous étions en voyage – des museaux de la Terre ressemblant à ceux ici – la mer, le sable, nous vivions dans un cottage à deux étages. Je me vautrais en bas, dans un hamac, en pensant à des balivernes, et là il a apparu la détermination de vivre ma vie d’une façon particulière, avec un dévouement absolu et la joie de découvertes. Tout à coup il y a eu la perception de présence de quelque chose extraordinaire juste devant moi et plus haut. La certitude a apparu comme quoi Bouddha était là. D’abord le fait même que Bouddha était là m’a paru tellement impossible et aigument attrayant en même temps, que j’éprouvais simplement la dévotion à son égard. Je ne voulais ni penser à autre chose, ni éprouver autre chose. Ensuite, il est advenu un fort désir de demander, je me suis mis à demander, qu’il m’apprenne, les larmes coulaient, la gratitude insoutenable y avait lieu juste parce que je pouvais demander. Je lui demandais de m’apprendre, je disais que je voulais devenir libre, que ce corps devienne le corps à Bouddha, et que cette conscience devienne la conscience à Bouddha. Il n’y avait aucuns doutes, qu’il était là, que j’avais la chance de lui demander. La chose la plus claire était la certitude qu’il était devant moi, à un mètre et demi de moi, et à un mètre ou deux du sol. Et en même la perception de lui sur mes côtés, proche, presque penché, simultanément des deux côtés. Je lui ai demandé pendant à peu près quinze minutes, j’ai eu l’envie poignante de changer, l’état extatique des sensations a duré encore trente minutes, et par la suite elle réapparaissait lorsque je me rappelais les détails de cet évènement. Je disais que je voulais apprendre aux autres êtres, je voulais qu’il ne reste plus de cupidité, ni de stupidité à cet endroit, qu’il n’y a que les perceptions éclairées. Je demandais – « que dois-je faire pour que tu m’apprennes ? Comment te montrer que je veux apprendre ? ». Je ne savais pas quoi faire encore, comment lui faire comprendre que je voulais apprendre. Tout à coup j’ai eu envie d’écouter. J’ai arrêté de parler, et j’avais la certitude que j’écoutais, mais je n’entendais aucune parole. Des pensées sceptiques apparaissaient, mais la rage s’y opposait : je ne pouvais pas comme ça, par stupidité, le laisser passer. J’allais écouter sans savoir quoi. J’étais très bien. La certitude que je me souviendrais de tout après. Je ne sais plus comment, mais je suis parvenu à comprendre que je pouvais arrêter d’écouter. La vive tendresse a apparu à son égard. Je répétais : « Bouddha, mon garçon, tu es là, mon garçon ». De nouveau les larmes se sont mises à couler. Par des moments, je ne pouvais plus parler à cause des larmes et l’insoutenabilité, je murmurais. Lorsque je fermais les yeux, la perception de lui juste devant moi augmentait. Je me suis mis à lui redire pour qu’il ne parte pas, que je voulais apprendre. Je l’appelais mon garçon, en lui disant que je ne renoncerais jamais, quoi que ça demande comme temps, je ne changerais jamais d’avis.

Je ne me souviens pas comment ça s’est arrêté, j’ai eu envie de regarder par la fenêtre, en y imaginant un ciel étoilé, ensuite le cosmos, il y a eu la clarté, qu’il est parti, et en même temps, il semblait si stupide de dire « parti ». Et puis, la clarté poignante : Bouddha est partout. De là, il a réapparu des perceptions éclairées insupportables. Je restais allongé en répétant : Bouddha est partout. C’était la plus grande découverte de ma vie. Et malgré la perception « il est parti », je ressentais toujours sa présence. Il me semblait qu’il restait derrière mon dos. Mais c’était une autre présence, pas celle que quand il était avec moi et je lui demandais. Quand je regardais le coin où il avait été, la dévotion extatique apparaissait, et je ne voulais pas m’éloigner de ce coin, je voulais répéter « mon garçon » en éprouvant la tendresse-dévotion. Je me levais, m’approchais de la fenêtre, en trainant un oreiller derrière moi, je ne sais pas pourquoi, je revenais dans le hamac – tout était insupportable. Et l’oreiller, lorsque je le prenais, je marchais, la clarté poignante réapparaissait encore et encore, que Bouddha était partout, dans cet oreiller, tout ça était Bouddha. Il y avait l’aspiration de laquelle des fils fins dorés semblaient prendre feu, des fils partant du cœur dans tous les sens, il y avait des images des êtres différents, mais je ne sais pas qui ils étaient, pourtant il y avait la certitude que c’était des êtres aspirants, qu’ils étaient nombreux, que je voulais chez eux.

Tora s’est rappelé que Thomas a lu un morceau d’un texte qu’il avait ressorti de sa plongée – là il s’agissait aussi de la perception de Bouddha. C’était il y a si longtemps –comme dans une autre vie. La clarté poignante apparaissait : « sans dévotion –c’est l’impasse ».

- Après, cet état revenait plusieurs fois, - Norton a continué après une petite pause. – Un jour on était partis avec des garçons dans la montagne, il faisait froid dans la tente de toile. J’ai enfilé un pantalon chaud à quelqu’un, qui m’est passé par la main. L’autre gars m’a dit qu’il voulait le mettre aussi, qu’il avait aussi froid. Quelqu’un lui a proposé son pantalon, qui était même encore plus chaud, mais il a refusé, en disant que la taille n’était pas vraiment la sienne, qu’il ne serait pas bien dedans – c’était bête, parce que nous avions tous à peu près la même taille, sans faire presque pas attention quoi appartenait à qui, mais il insistait. Je comprenais pourquoi il voulait justement ce pantalon, et pourquoi je le voulais aussi – il était bien, moulait bien le derrière, et je voulais que les filles me voient avec ce pantalon. J’ai eu l’envie de lui rendre le pantalon, pas parce qu’il « fallait », mais justement par désir de ne pas être cupide, d’essayer d’éprouver la joie de donner, que je n’avais pas d’attitude négative envers la cupidité de ce gars. Je l’ai enlevé pour le lui rendre, et j’ai réussi à sauter dans la joie. Tout à coup le plaisir extatique a apparu dans la poitrine, la gorge et le cœur, les larmes ont coulé, et le désir fort de donner tout ce que j’avais, tout le plus précieux, toutes les perceptions éclairées, tout ce qui était possible de donner. Cela a duré quelques minutes et cet état était très stable. Là j’ai vraiment compris que la dévotion s’accompagne toujours par le désir joyeux de donner.

Les vagues qui léchaient doucement le sable se sont mises à déferler sur la côte par de petites et rapides portions, en sautant l’unes par-dessus les autres, comme des opossums. Tora était attirée par leur bruit, elle a souri, mais a tout de suite retourné son attention à ce que Norton disait.

- Je me rappelais aussi des choses que je voulais posséder, et j’imaginais les donner avec ravissement. Quand on s’est couché le soir même, lors d’un éclat successif de la dévotion, je me suis rappelé cette première perception de la présence de Bouddha, lorsque j’avais été en train de m’endormir dans le hamac. Et de nouveau cette perception a réapparu distinctement, comme s’il était de nouveau devant moi, sous le plafond de la tente et même un peu au-dessus d’elle. La dureté diamantée a apparu dans la poitrine, comme si mon corps était « transpercé » puissamment par une boulle dure d’un mètre de diamètre. Et la dévotion jusqu’aux larmes. La gratitude vive du fait qu’il est revenu. Je me suis mis à lui dire quelque chose, ces mots n’avaient pas de sens et je ne voulais pas qu’il y en ait un – je voulais tout simplement lui dire des choses – comme si cela aidait la dévotion et le désir d’être lui à ressortir. La dévotion a considérablement augmenté, je me suis mis à me rappeler ce désir de donner, à imaginer comme si je donnais quelque chose à un proche, et tout à coup le plaisir extatique a apparu dans la poitrine, la gorge et le cœur. Dans le cœur c’était surtout insupportable. Lorsque ce plaisir s’enflammait brusquement, comme si un nuage entier de plaisir se formait autour du corps, et le corps même, tout comme l’espace autour de lui, étaient imbibés d’un doux plaisir.

Norton s’est tu, et pendant cinq minutes ils continuaient à marcher le long du bord de l’eau, en silence, sans but.

- Tu as lu Bradbury ? – La question était plutôt inattendue, et Tora a été surprise. – Il a un récit où il s’agit d’un certain voyageur dans le temps, qui part dans le passé – dans le temps des dinosaures, et là il a écrasé un papillon, et en rentrant dans son époque il a découvert qu’un autre président gouvernait le pays.

- Je me souviens de quelque chose comme ça. – Tora avait apparemment du mal à comprendre, pourquoi était cette question.

- Une action microscopique sur le passé peut mener à de grands changements dans l’avenir.

- Ben… - Tora n’a pas trouvé quoi répondre. – Et quoi ? Si tu parles des divers, ils ne voyagent nulle part, ils ne font qu’obtenir l’accès à l’information, comme si en regardant la télé.

- Je ne parle pas de divers. – Norton a ralenti ses pas, ils marchaient le long du bord de l’eau. – Je parle du concept. Le concept, exprimé dans ce récit, s’est enraciné fermement chez les gens – le concept qu’une petite action peut mener à de grandes conséquences. Mais est-ce réellement ainsi ?

- Je n’y ai jamais pensé. – Tora a haussé les épaules. – Je ne vois pas quelle importance ça peut avoir.

- Sois pas pressée. Réfléchissons ensemble.

Quelque part devant il y a eu des cris de filles et de garçons, et dans l’océan des dos de dauphins passaient en flashes vifs.

-   Il me semble qu’ils se comprennent mieux que nous, - Tora a mordu sa lèvre, l’air réfléchi. – Réfléchissons – mais pour l’instant je ne vois pas ce qu’il y en a à réfléchir.

- Prenons, par exemple, une personne d’avant la guerre. Ses actes sont conditionnés à cent pourcents par ses mécontentements – les émotions négatives, les concepts. Admettons que cette personne est sûre qu’elle est obligée à faire la vaisselle tous les jours, pour ne pas la laisser pour le lendemain. Parfois elle oublie de la faire et se culpabilise, elle est irritée, etc. Le plus souvent elle la fait tous les jours. Et voilà que apparait notre voyageur dans le temps – appelons-le « démon » pour des raisons de concision – et il jette sous les pieds de cette personne une peau de banane. Cette dernière glisse, tombe, jure, s’engueule avec son mari, etc. . – il parait que le train des évènements soit changé. Mais est-ce vrai ? Tous ces mécanismes, qui portaient leur influence, continue à la fournir, et une heure plus tôt ou plus tard la vaisselle sera faite. Cela influencera-t-il d’autres processus ?

Tora n’arrivait pas à comprendre – où Norton en voulait venir, elle ne l’écoutait qu’à demi-oreille.

- Admettons, d’autres actions dépendaient de la vaisselle faite. Par exemple, son mari s’apprêtait à préparer sa salade spéciale avant l’arrivée des invités, et le saladier n’était toujours pas lavé. Le désir d’impressionner et d’autres mécanismes l’inciteront de se précipiter avant l’arrivée des invités, il mettra d’autres affaires de côté pour préparer finalement cette salade. Et sinon ? Quelque chose de son avenir changera-t-il ? Si souvent les gens souhaitent faire quelque chose et ils ne le font pas – ce cas concret changera-t-il quelque chose ?

- Apparemment, non.

- Je suis sûr que non. Le tracteur suivra son ornière, et même si le tractoriste ivre tournera le volant par ci par là, la direction et la vitesse de changeront pas essentiellement. Le cours des évènements dans la vie d’une personne ordinaire mécontente ressemble au mouvement de ce tracteur. Et si nous considérons la vie d’une personne guidée par des désirs joyeux ?

- Ben… après avoir glissé sur une peau de banane, elle se relèvera tout simplement pour continuer ce qu’elle faisait.

- Exact. – Norton a fait une pause, et apparemment, devait passer à ce pourquoi cette discussion avait été entamée. – Considérons ça de l’autre côté. Admettons que je souhaite changer. Admettons que j’éprouve un fort désir joyeux de changer l’ensemble de perceptions qui est habituel pour moi à ce moment-là. Tu voudrais changer ?

- Moi ? – Tora a même écarté les mains. – Mais évidemment !

- Qu’est-ce que tu fais pour ça ?

- Ca dépend … tu veux que je…

- Oui, raconte –moi brièvement, mais dès le début, les principes fondamentaux de la pratique de changement de ses perceptions. Imagine que tu dois transmettre à la postérité l’essence même de l’idée, en ayant seulement un burin et une pierre sous la main. Sculpter des mots sur une pierre n’est pas facile, donc on n’a pas envie d’y être long.

- D’accord. – Tora a ramassé ses pensées. – Sous un changement souhaité je comprends toujours un tel échange de perceptions, où la partie de perceptions éclairées augmente. La culpabilité, le sens de devoir, le désire de possession ne mèneront jamais à l’augmentation du volume de PI. Seulement des désirs joyeux y mèneront, c’est-à-dire ceux qui sont accompagnés par l’anticipation. Sans anticipation on peut également changer la structure de perceptions, mais la partie de PI n’en fera que diminuer, ce qui mène en fin de compte à une apathie complète, la désespérance et l’abrutissement. L’homme se transforme en un robot vieillissant très rapidement. Donc – l’anticipation est la clé des changements.

- Les mécanismes des mécontentements t’empêchent de changer dans la direction souhaitée, n’est-ce pas ? L’habitude d’éprouver les états où la partie de PI est trop minime, hein ?

- Oui.

- En employant de différentes pratiques, tu as pour le but la suppression, l’élimination et la destruction de ces mécanismes ?

- Oui. Maintenant je comprends – pourquoi il y avait le papillon du passé. J’ai compris. La peau de banane. C’est clair. Non, je n’ai pas regardé de ce côté-là… - Tora a joint les mains derrière sa tête pour s’étirer. – A partir de considérations générales, on comprend que le rail des habitudes est très profond. Jette une banane sous les pieds d’une personne – rien ne changera. Et la plus grande est l’ampleur de l’influence – la plus grande est l’ampleur des phénomènes, pour lesquels cette influence ne laissera pas de traces. Donc, maintenant je peux te poser la question… - Tora s’est concentrée et a continué en réfléchissant à chaque mot. – Même plusieurs questions. La première – pourquoi suis-je sûre qu’une action à moi influencera assez fortement mes habitudes ? La deuxième – comment évaluer le niveau nécessaire de l’influence ?

- Nous pouvons observer le résultat. – Norton a interposé.

- Nous le pouvons. Je le fais. Tout le monde le fait. S’il n’y a pas de résultat, le désir de parvenir à ses fins augmente, il apparait le désir d’accomplir des actions encore et encore. Rien n’est connu d’avance, mais cela n’a pas de grande importance, puisque c’est la présence ou l’absence du résultat qui définira – si le désir de faire de tels ou tels efforts est là ou pas.

- Exact, - Norton a confirmé. – Mais comment verra-t-on si le résultat est là ? A quel point il est stable ? Tu peux maintenant jeter un coup d’œil sur ta vie, vécue parmi les pratiquants, et dire – quels changements se sont avérés irréversibles ?

- Oui, je peux. Mais cela prendra du temps. Je n’ai pas dressé de telle liste…

- Dresse-la un jour. Tu seras étonnée – à quel point elle est brève. Tout ce qui restera en dehors de cette liste – ce n’est que des résultats, que tu peux appeler « instables », « partiels », etc. – il y a beaucoup de mots, avec lesquels nous cachons l’absence de résultat en fait.

- Je ne suis pas d’accord, que ce soit justement l’absence de résultat… je dirais plutôt que, parfois, en jetant un coup d’œil en arrière, je me rends compte que là et là il y a eu des changements irréversibles. Par exemple – la jalousie. Durant plusieurs années j’ai dû appliquer des efforts pour l’éliminer. Et je n’y étais pas toujours impeccable. Mais à un moment donné j’ai remarqué qu’il n’arrive plus jamais de cas où la jalousie parait juste, aucune envie de la faire durer ne serait-ce qu’un instant, et le désir de l’éliminer – comme un rasoir aiguisé, la jalousie se transforme instantanément en sympathie et d’autres PI. Dons le résultat est là.

- D’accord. - Norton a acquiescé. – Et tu es satisfaite par le fait que la vitesse d’accomplissement de ce résultat ne dépend pas de toi ?

- … Bah… apparemment oui… cela m’a satisfaite jusqu’à présent, ou au moins je croyais que…

- Que autrement n’est pas possible ?

- Ben, si ce n’était pas tout le temps, habituellement – oui, je croyais que cela ne dépendait pas de moi, normalement. Euh. – Tora était pensive, elle s’est tue. – C’est le tracteur là. Il parait que je me prenne pour une personne libre, qui gère ses perceptions. Pourtant … quoi … il s’avère que j’accomplis certains efforts et ensuite comme si je me disais : « ensuite – comme ça viendra, la suite ne dépend pas de moi ». Là des paradoxes commencent… j’y ai pensé un jour – premièrement, l’atavisme « de forcer » surgit – de différents plannings, règles, mais l’empoisonnement survenu fait réfléchir vite – on ne peut pas faire des efforts joyeux selon un planning. Des efforts joyeux peuvent être accomplis seulement d’après un désir joyeux, et au cas où le désir joyeux est absent à un moment donné, d’où le prendre ? La clarté du fait que je suis dans la merde, mène à ce que l’anticipation du résultat réapparait, et de nouveaux efforts joyeux s’accomplissent, mais parfois il n’y a même pas de clarté, et la seule pensée « je suis dans la merde » ne suffit pas. C’est un cercle fermé donc. En sortir à l’aide des désirs mécaniques générés pas certains « il faut » est impossible – l’état ne fait qu’aggraver. En sortir à l’aide des désirs joyeux est impossible – il n’y en a pas. Il reste donc d’attendre. Oui, - Tora s’est secouée, - c’est justement ce que je fais, j’attends. Si je me retrouve dans une telle situation, j’attends tout simplement, que le désir joyeux réapparaisse. Et si je compare, si j’associe… je peux alors dire qu’une telle tactique forcée réussit… ou au moins je la crois réussie. Voilà. Je suis épuisée. – Tora a éclaté de rire. – En gros, là tout est clair, mais j’y pense rarement, c’est pourquoi la distinction de perceptions et la formulation se font difficiles.

- Tout est exact. – Norton a secoué la tête affirmativement. – C’est exact, cela se passe ainsi. – En se taisant, il a regardé Tora, l’air interrogatif.

- Tu attends quelque chose de moi… - en s’agenouillant, Tora s’est mise à prendre du sable et le regarder passer entre les doigts. – Peut-être on peut ne pas tout simplement attendre passivement, mais attendre autrement ? Faire quelque chose ? Pour faire quelque chose et ne pas s’empoissonner, mais avancer en direction des PI, le désir doit être motivé par un désir joyeux, l’anticipation, mais selon notre condition du problème, l’anticipation ne se manifeste pas pendant une certaine période.

Une minute est passée en silence.

- Se soumettre sous l’influence d’une autre personne ne change rien, parce que vouloir éprouver cette influence avec le but de changer signifie faire des actes en ayant de l’anticipation, qui est absent à ce moment-là selon la condition du problème.

Pendant encore deux minutes Tora se rappelais tout ce qui avait été dit, les yeux fermés, en essayant de trouver le point faible dans ses raisonnements.

- Je renonce, - elle a annoncé finalement. – Je ne peux rien te dire, Norton. Pour l’instant, je ne peux rien dire – je veux… tu sais, je veux essayer, je ferai une expérience, pour voir plus attentivement… ah, wow !! – Tora a sursauté brusquement et en montrant du doigt l’océan, répétais « ah wow… ah wow… ».

- Ca y est ? – Norton rigolé doucement.

- Ca y est… j’ai compris, chut, chut, je vais formuler, sinon la clarté va partir… c’est justement un élément, une partie de la chaine… maintenant… lorsqu’il s’accumule… une considérable… mince, je ne peux pas être plus précise – considérable, donc, expérience de la clarté du fait que je peux rien d’autre qu’attendre, et lorsqu’il advient le désir de ne pas s’en faire raison, il apparait alors un désir joyeux, et l’anticipation d’explorer … examiner ce processus, et c’est justement un nouvel élément, puisqu’avant je n’examinais pas ce morceau de la vie – avant je laissais tomber sur ce, parce que je n’avais pas de désir d’explorer, avant je ne faisais qu’attendre, car je n’avais pas de désir joyeux d’explorer, et maintenant il est là, et puisqu’il est là, un nouvel élément s’y rajoute, et maintenant je peux faire des expériences et examiner cette étape. J’ai lu chez Bodh : « éprouver des mécontentements est une chose. Les éprouver et les examiner en même temps en est une autre. Par exemple, on peut changer quelque chose et voir – comment les perceptions changent, faire des notes, analyser tout de suite ou plus tard. La première méthode de vivre est la marche vers la mort. La seconde est la voie vers la vie. » Et oui, je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai pas pensé à appliquer cette méthode… Je voudrais commencer. Toujours le terme « un changement irréversible » me fascinait. Lorsque je tombais dessus, je le prenais comme quelque chose d’abstrait – un truc de la vie lointaine des commandos sévères. Un changement irréversible. J’ai un tel sentiment maintenant… comme… comme si je tenais entre mes mains… d’ailleurs, je ne participe pas dans l’expérience, c’est ce que je veux dire. Oui. Je n’ai pas le temps. J’aime beaucoup les dauphins, et je pense qu’ils le savent, donc je le ferai un autre jour, faites vos galipettes tous seuls dans ces mondes, quant aux tigres, je ne sais pas – mais les petits tigres me font fondre, dons transmettez mon bonjour au tigre en gros, et soyez prudent avec l’intégration des perceptions – fais gaffe ne pas faire pousser des griffes ! – Tora a éclaté de rire, a agité sa patte et en se tournant, s’est dirigée vers son repaire. Sa queue hérissée, le vent léger jouait avec les poils de velours.

Norton est resté encore quelques minutes, puis a fait quelques pas pour s’approcher du bord de l’eau, et s’est assis sur le sable humide. L’eau éclaboussait ses pattes et repartait dans le sable, en laissant de petites bulles de l’écume légères et éclatantes, la chaleur du jour est partie déjà, et une chaleur agréable remplissait le monde entier jusqu’à l’horizon. Les voix de gars ne s’entendaient plus depuis longtemps, et les dauphins se sont barrés aussi. Norton a poussé un léger soupir, son visage a imperceptiblement acquis une nuance dorée, comme si une petite voie ensoleillée, courant sur l’eau, s’était posée sur son museau. Ça sentait déjà le crépuscule, lorsqu’un silence extraordinaire est survenu. Comme si l’air lui-même s’est figé, au moment où une énorme vague s’est dressée devant lui et s’est immobilisée.



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